Le cargo La Traviata à quai à port Kelang

Port Kelang, 25 février.

Aujourd’hui, j’entame mon retour vers la France. Seize mois se sont écoulés depuis novembre 2009, quand je décollais pour Santiago du Chili. C’est vrai que je suis repassée deux fois par la France entre temps, mais c’était des « escales », pas un retour. La dernière fois que j’ai quitté Paris, c’était le 27 juillet, en auto-stop avec mon amie Emily. Maintenant, c’est l’heure de rentrer à la maison.

Je suis contente de rentrer. En un an et demi, j’ai mené une vie incroyable. Au-delà de mes rêves. Mais j’arrive à un moment où j’ai besoin de me poser un peu. Ralentir le rythme. Digérer tous les moments extraordinaires que j’ai vécu tout autour du monde.

Je ne me voyais pas après tout ça me retrouver téléportée à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle en l’espace de quelques heures. C’est pour ça que j’ai décidé de rentrer en France en bateau. J’avais envie d’une parenthèse. Un break un peu hors du temps. Traverser l‘océan Indien, remonter la mer Rouge, emprunter le canal de Suez, traverser la Méditerranée, passer le rocher de Gibraltar… Pour que mon retour soit aussi un voyage en soi. Une dernière aventure avant de rentrer.

Et me voilà ce matin du 25 février à port Kelang, le port de Kuala Lumpur, prête à embarquer à bord de la Traviata. C’est un cargo de la CMA-CGM, leader français du transport maritime, le troisième mondial. L’arrivée au Havre est prévue le 15 mars prochain. J’ai acheté mon billet par l’intermédiaire d’une agence trouvée sur internet (Mer et Voyages). Les cargos sont destinés au transport de marchandises, mais ils ont quelques cabines (4 ou 5) pour passagers également. Un voyage qui se paie au prix fort: 1.800 euros! Un vrai budget, mais c’est quelque-chose que je tenais absolument à faire. Et comme sur certaines parties de mon voyage, j’ai dépensé très peu d’argent (Paris-Moscou en auto-stop, couchsurfing intensif entre Paris et Oulan-Bator avec seulement deux nuits d’hôtel payées entre les deux villes…), je peux me permettre cette grosse dépense.

J’ai passé une mauvaise nuit. L’agent maritime qui s’occupe de mon embarquement m’avait demandé d’arriver à 23 heures hier soir au bureau de l’immigration du port. Je devais embarquer dans la nuit, mais la Traviata est en retard. Après plusieurs heures d’attente dans la station-service en face de l’immigration (avec le wifi heureusement!!), j’ai pu tout de même trouver refuge dans le lobby d’un grand hôtel pas très loin du port. A 5 heures du matin, le réceptionniste a enfin eu pitié de cette pauvre fille à moitié endormie dans les canapés du hall. Il m’a donné les clés d’une chambre pour que je puisse aller me coucher dans un vrai lit. J’ai dormi trois heures.

Le cargo La Traviata à quai à port Kelang

Mais la fatigue est vite oubliée avec l’excitation de l’aventure. Sous la chaleur écrasante du soleil de Malaisie, me voilà avec mon gros barda aux pieds de l’imposante Traviata. Sur le quai, c’est un ballet incroyable de grues et de camions, avec les dockers qui s’activent pour charger les containers sur le cargo. Je monte péniblement la passerelle toute branlante chargée de mes trente kilos de bagage (je me suis lâchée sur le shopping à Bangkok!!). Le trajet est plus périlleux que ce que je pensais. Plus je monte, plus ça tangue, et avec mon gros sac sur le dos, le petit sur le ventre, plus deux gros sacs au bout de chaque bras, j’ai du mal à m’accrocher à la rampe. Les marins qui m’accueillent sur le pont sont tout surpris de me voir arriver. « Ils auraient du nous prévenir en bas que vous étiez là! Vous n’auriez pas du monter toute seule avec tous vos bagages, c’est dangereux… » me disent-ils… Bon, ben tant pis, c’est fait hein…? Par contre, j’ai les mains noires de suie et d’huile dégueulasse à cause de cette foutue passerelle. Bienvenue à bord d’un cargo!

Je fais mes premiers pas sur le navire. Un marin me conduit au « ship office » (le bureau opérationnel du bateau) où je rencontre le second, numéro deux après le commandant. Très occupé à orchestrer le chargement du cargo, il me demande d’attendre le maître d’hôtel qui doit s’occuper de moi et me montrer ma cabine. C’est un peu le rush sur le bateau. Plein d’allées et venues d’hommes en bleu de travail, casque de chantier et gilet jaune fluo. Le maître d’hôtel finit par arriver. C’est un jeune Roumain qui s’appelle Ion. Je lui emboîte le pas dans les coursives. Nous prenons l’ascenseur. Je suis un peu perdue. Apparemment nous sommes au niveau A, et ma cabine se trouve au niveau F. Ca fait pas mal d’étages tout ça. D’autant plus qu’en dessous du A, il y a un niveau U, et les boutons vont jusqu’à la lettre G…

Ma cabine en cargo

Et nous voilà dans ma cabine, où je vais vivre presque trois semaines. Surprise! C’est super grand et vachement confortable! J’ai un lit double, un bureau, un canapé, une table basse… Une salle d’eau avec douche et WC. Moderne, propre, lumineux! Royal!! Pour moi qui viens de passer un an et demi à dormir dans des dortoirs ou des chambres d’hôtel miteuses, c’est un vrai palace! Je m’enquiers du nombre de passagers à bord pour la traversée (sur internet, l’agence indiquait qu’il y avait 5 cabines, avec une capacité maximum de 10 passagers). « Ah, il n’y en a aucun, vous êtes la seule passagère », me répond-il en souriant. Ah bon? Tiens, je suis un peu déçue… Moi qui étais impatiente de rencontrer les autres passagers avec qui j’allais partager les longues journées à bord… Je poursuis les questions sur l’équipage du cargo. « Mais, vous êtes combien, il y a d’autres femmes à bord? » Je ne peux pas être la seule femme à bord tout de même non…? Et si!! Pour 27 hommes d’équipage… La vache, alors ça quelle surprise!! Elle est bien bonne celle là! Je ne m’y attendais pas, mais alors pas du tout!! Seule femme à bord d’un cargo avec 27 hommes d’équipage pour 19 jours de traversée! Moi qui aime bien les voyages et expériences insolites, je suis servie!!

Je profite de la fin de matinée pour explorer un peu ma nouvelle maison pour les trois prochaines semaines. C’est un cargo gigantesque: 334 mètres de long (à titre de comparaison, la Tour Eiffel fait 310m de haut…). La partie habitable (qu’on appelle le « château » en vocabulaire marin), c’est comme un immeuble de huit étages! Ma cabine est au sixième. Heureusement qu’il y a un ascenseur!! Je découvre le salon des passagers (enfin, mon salon quoi vu que je suis la seule passagère…) avec télé et lecteur de DVD, le mess des officiers, la buanderie, la bibliothèque… Je monte jusqu’à la passerelle de navigation: c’est la cabine de pilotage. Tout plein d’écrans et de boutons sur les tableaux de bord. Je descends sur le quai faire des photos du navire. Je profite de mes derniers instants sur le sol asiatique. Je ne sais pas encore s’il y aura des escales pendant la traversée. On verra bien…

La passerelle de pilotage du cargo

C’est l’heure de déjeuner. L’occasion de rencontrer les officiers puisque c’est à leur table que je prendrai tous mes repas. Sur un cargo, la vie à bord est bien séparée entre les officiers et le reste de l’équipage: il y a deux salles de restaurant. Je suis presque intimidée. Je fais la connaissance du commandant, et m’installe à sa droite, ma place assignée à la grande table. Sept ou huit officiers sont présents pour le repas. Présentations rapides. Il y a aussi trois jeunes stagiaires, étudiants dans une école d’officiers. Je les sens intrigués par ma présence. Explique mes motivations pour faire cette traversée, après mon grand voyage d’un an et demi. L’atmosphère est plutôt détendue. J’apprends que le cargo a quitté Le Havre fin décembre, est allé jusqu’en Chine, puis est maintenant sur le chemin du retour vers l’Europe. C’est une liaison maritime régulière. Chaque équipage passe deux mois et demi à bord. Ils ont des passagers de temps en temps, mais d’habitude, ce sont plutôt des gens d’un certain âge m’apprennent-ils, 50 à 60 ans en général. Sur le trajet aller, il y avait une anglaise, mais elle avait 80 ans!! Alors c’est sûr qu’une femme seule de 33 ans à bord, c’est pas très courant!! Mais l’effet de surprise passé, moi je trouve ça finalement plutôt rigolo comme position. Je n’ai bien entendu aucun souci pour ma sécurité. L’immersion dans le milieu d’hommes que représente la marine marchande n’en sera que plus intéressante!

Je profite du début d’après-midi pour piquer une bonne sieste histoire de récupérer de ma mauvaise nuit. Le chargement a pris du retard et le départ du cargo n’est prévu que pour la fin de l’après-midi.

Et c’est l’heure de larguer les amarres! Je monte à la passerelle pour assister au départ. Un pilote du port est là pour assister le commandant car sortir un cargo de 100.000 tonnes est une manœuvre délicate. Des remorqueurs extirpent la Traviata de « sa place de parking » le long du quai. Vu d’en haut, ce sont de tout petits bateaux minuscules. La surface de l’eau est 50 mètres plus bas, et j’ai le vertige quand je me penche à la balustrade. Nous quittons doucement la Malaisie. Emotion: ça y est, je suis en route pour la France!

Le cargo quitte port Kelang

Dîner rapide pour ce soir. Les officiers sont épuisés car ils ont aussi très peu dormi à cause des manœuvres d’arrivée à port Kelang dans la nuit. Je profite du bonheur de me coucher dans un grand lit confortable avec des draps qui sentent le propre! Longtemps que ça ne m’était pas arrivé! Bonne nouvelle: nous franchissons cette nuit un premier fuseau horaire! Je recule donc ma montre d’une heure. Cool! Une heure de plus pour dormir! Je m’endors bercée par le léger tangage du bateau. Génial! J’adore être en mer et sentir le mouvement du roulis. Demain nous serons dans l’Océan Indien! Lire la suite: mon voyage en cargo.

Coucher de soleil vu d’un cargo

 



Cargo Way of Life: quelque part entre Malaisie et France...
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29 commentaires pour “Malaisie-France en cargo: 19 jours, 27 hommes d’équipage… et moi!”



  1. Ah non je voulais la suite moi! Quelle suspense! Ton expérience de seule feemme sur un bateau me fait penser à lorsque j’ai fait une coloc de six mois dans une villa avec 19 mecs de 27à 55 ans… Très particulier aussi! Bon j’attends la suite avec impatience!


    • Sarah

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      effectivement, ta coloc ça devait être intéressant! tu devrais raconter ça aussi sur ton blog! bon, je me mets à la suite rapido! keep posted!! bises


      • Oh pas grand chose a raconter en fait, cela n’a pas ete tres facile de s’integrer a la maison et se faire reluquer pendant que tu fais des longueurs dans la piscine, c’est pas le top… je ne suis pas tombée sur des gentlemen…


  2. Tiphanya

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    Je ne m’attendais pas à une moyenne d’âge si élevé. Mais en y réfléchissant, c’est un voyage qui a un certain cout et je pense que beaucoup de jeunes en rêve mais vont devoir attendre quelques temps…
    Par contre j’ai une question : est-ce que tu as écris ce texte quelques jours après l’avoir vécu (genre carnet de voyage perso), est-ce un vieux billet que tu remets en avant suite à l’interview de Fabrice ou est-ce fraichement écrit ?
    Tiphanya Articles récents..C’est vraiment l’automneMy Profile


    • Sarah

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      oui c’est pour cela que la moyenne d’âge est élevée… parce que c’est un voyage cher, difficile à payer pour des jeunes. j’ai pris beaucoup de notes pendant mon voyage, et ce texte en est tiré. mais je viens juste de l’écrire. j’ai beaucoup de retard sur mes histoires de voyage. avec la reprise du boulot, le retour à la vie parisienne, pas toujours le temps de faire tout ça. la publication de l’interview par fabrice m’a remotivé pour m’activer à publier les récits de cette traversée car j’ai vu en commentaires que ça intéressait les gens. la suite de la traversée à lire ces jours-ci. je viens de publier à l’instant le deuxième billet: Cargo Way of Life.



    • Sarah

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      oui moi aussi j’étais surprise… mais effectivement, vu le prix, c’est la moindre des choses!! et après un an et demi en dortoirs, quel pied de dormir dans un grand lit avec des draps propres!! le bonheur tient parfois à peu de choses… 🙂


  3. Emily Zanier

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    Ah ouais, ca a l’air vraiment tres cool, comme traversee, que des hommes! Bon je vais lire la suite. Et sinon tu crois pas que y’a moyen de faire du stop sur ce genre de cargot, ce serait absolument genial, surtout que les autres chambres etaient vides n’est-ce pas!


    • Sarah

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      non, c’est super galère de faire du stop avec ce genre de bateaux. le problème, c’est qu’ils ne font que des courtes escales, et seulement sur des ports industriels qui sont aussi sécurisés que des passages de frontière… c’est très difficile de rentrer sur les ports industriels car ce sont des endroits très surveillés. donc tu ne peux pas faire comme pour les voiliers, monter sur les bateaux, discuter avec le capitaine, etc… en plus, les ports en asie, sont des villes immenses. pour port kelang par exemple en malaisie, je m’étais trompée de terminal pour trouver mon cargo, et j’ai fait une demi-heure de taxi pour arriver au bon… en plus, je pense que si t’essayes de rentrer comme ça sur un port, déjà, c’est tellement immense que tu trouveras jamais le bon bateau, et en plus, tu peux te faire arrêter car c’est super surveillé à cause des problèmes d’immigration clandestine… pour faire du cargo stop, à mon avis les seules solutions: contacter un armateur par mail et le convaincre de t’embarquer parce que ton projet peut le séduire… ou alors peut etre c’est possible dans des ports pas très sécurisés comme en afrique… mais cela demande à mon avis de longues semaines de travail…


  4. Alexis Le Rossignol

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    Merci bcp pour cet article qui répond à pas mal de mes questions, car évidemment, voyager en cargo c’est un rêve pour bcp d’entre nous!! Vraiment une très belle expérience, félicitations. Par ailleurs, je trouve que le prix est loin d’être exagéré quand je vois ta cabine et le nombre de jours que tu y passes…



  5. Oh dis donc… quelle expérience ça a du être ce retour en cargo. Habitant à proximité de Sète, je savais que ça se pratiquait car une connaissance avait opté pour ce mode de transport pour se rendre à Madagascar. Par contre, à priori, j’aurai pensé le prix plus raisonnable, mais finalement compte tenu du confort de la cabine et de la durée de la traversée, le prix est à relativiser. En plus, avec 30 kilos de bagages, ça t’a évité de payer le surpoids dans l’avion 😉
    LadyMilonguera Articles récents..Diego Suarez : plage de Ramena et mer d’EmeraudeMy Profile


  6. GE-NIAL !
    Voyager en cargo quoi ! Le pied ! Tel Tintin dans l’Etoile Mystérieuse (bon certes, c’est moins exotique que la Malaisie)!
    Et ta copine est superbe ! Je m’attendais à un truc vachement plus rudimentaire. Ca adu être une expérience incroyable 🙂



    • Sarah

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      Oui!! j’avais compris pas de souci! 😉 c’est vrai que c’était super confort!! une expérience incroyable!


  7. Théo

    Répondre

    Salut !

    Je suis élève officier et je viens de débarquer de La Traviata ! J’ai trouvé ce blog en préparant un exposé sur mon embarq, ça m’a fait très plaisir de revivre un peu les trois mois que j’y ai passés. En plus, j’avais la même cabine, ils avaient plus de place au pont C dans les cabines élèves !

    Je me suis permis de te prendre la photo du navire à Port Kelang, elle est vraiment jolie.

    Bonne continuation et félicitations pour ces articles très vivants !


  8. Je rêve de plus en plus d’un voyage en cargo… Je l’espère pour la fin de ma thèse, rédiger dans ces conditions me parait plutôt idéal!
    Très joli retour d’expérience en tout cas, je vais de ce pas lire la suite 🙂




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