Un voyage en train à bord du Baïkal-Amour ne ressemble à aucun autre. Cette ligne, qu’on surnomme le BAM (pour Baïkal Amour Magistrale), est une alternative au transsibérien entre le lac Baïkal et l’océan Pacifique. Sur plus de 4000km, elle traverse une Sibérie et un Extrême-Orient extrêmement isolés, avec des paysages grandioses et des villes soviétiques créées dans les années 1970. Je l’ai empruntée pour ma part en automne 2018, lors de mon voyage en transsibérien de Vladivostok jusqu’à Moscou. Voilà mon retour d’expérience, avec quelques conseils pratiques pour ceux qui ont envie de se lancer dans une telle aventure!

Voyager à bord de la Magistrale Baïkal-Amour, c’est vivre une épopée singulière à travers l’histoire de l’URSS et sa géographie démesurée; traverser une nature sauvage et inhospitalière et découvrir des villes de pionniers bâties au milieu de nulle part. C’est une ligne de train avec un nom romanesque mais attention aux fantasmes ou aux illusions. Il faut une certaine attirance pour les paysages tristes et désolés comme pour les villes mornes et inhumaines.

La Magistrale Baïkal-Amour: histoire et géographie

Dessinée en jaune sur cette carte, la Magistrale Baïkal-Amour commence à Taïchet (environ 500km à l’Est de Krasnoïarsk) et se termine à Sovetskaya Gavan, sur la côte Pacifique, en face de l’île de Sakhaline. Sa longueur totale est de 4.300km. Pour l’emprunter, je vous conseille plutôt de commencer et finir au niveau des grands carrefours ferroviaires que sont Krasnoaïrsk côté Ouest et Komsomolsk-sur-l’Amour côté Est. Une liaison ferroviaire nord-sud permet de raccorder BAM et transsibérien en Extrême-Orient avec un train qui relie Vladivostok, Khabarovsk et Komsomolsk-sur-l’Amour.

Pour ma part, je suis partie en train de Vladivostok, puis j’ai commencé le parcours du BAM à Komsomolsk-sur-l’Amour, après un rapide arrêt d’une journée à Khabarovsk. J’ai ensuite fait une étape de deux jours à Tynda, puis de trois jours à Severobaïkalsk, avant de rejoindre le parcours du transsibérien en m’arrêtant à Krasnoaïarsk. Ce n’est pas un voyage que je conseille pour une première fois en Russie (pour ce qui me concerne, c’était mon quatrième). Il faut avoir un peu l’expérience du pays, connaître quelques notions de russe et savoir se débrouiller dans une région qui possède très peu d’infrastructures touristiques. L’expression « voyager hors des sentiers battus » reprend ici tout son sens! Avec ses avantages, comme ses inconvénients… Pour ma part, j’ai vécu toute cette aventure avec un voyageur Français rencontré à Vladivostok et j’étais bien contente de ne pas être seule sur ce voyage.

Le train Baïkal-Amour traverse les paysages les plus sauvages de Sibérie et s’arrête dans les villes les plus déprimantes que j’ai eu l’occasion de voir en Russie. La ligne a une histoire un peu particulière. Souvent qualifiée de « projet héroïque du siècle », elle a été créée pour permettre d’exploiter les ressources minières et forestières de la Sibérie ainsi que pour avoir une ligne ferroviaire plus éloignée de la frontière chinoise que ne l’est celle du transsibérien.

Sa construction a démarré sous Staline dans les années 1930 par des prisonniers du goulag dans de terribles conditions, avant d’être interrompue avec la Seconde Guerre mondiale. Elle n’a repris ensuite que dans les années 1970 sous la direction de Brejnev, avec l’appel à des volontaires patriotes des brigades Komsomols. Titanesque et interminable, le chantier s’est mué en un véritable gouffre financier avec un coût faramineux estimé à 14 milliards de dollars. En plus des montagnes et des rivières à franchir dans des zones extrêmement reculées, il a fallu construire la voie ferrée sur le pergélisol (ou permafrost en anglais), ce sol qui reste toujours gelé et constitue un sacré défi technique et logistique. La ligne a été achevée en 1989, deux ans avant la chute de l’URSS. Les villes situées sur le parcours comme Severobaïkalsk ou Tynda ont été créées pour loger les ouvriers du BAM au milieu des années 1970. Aujourd’hui encore ce sont d’immenses cités-dortoir.

Voyage à bord du BAM mode d’emploi

Voyager à bord du BAM n’est pas très différent d’un voyage à bord du transsibérien. Les trains sont organisés de la même manière, avec trois classes différentes, et l’achat des billets se fait sur le site de Russian Railways. Je vous invite à lire mon Guide complet pour un Voyage en transsibérien où vous trouverez toutes les informations détaillées. Trois différences à noter tout de même.

  • Les trains circulant sur la ligne Baïkal-Amour sont plus vieux et moins confortables que ceux circulant sur la ligne du transsibérien. Ne vous attendez pas trop à trouver des prises électriques et le système d’aération est moins efficace. Mieux vaut ne pas être trop sensible aux odeurs corporelles si vous voyagez en troisième classe.
  • Les offres de restauration à bord sont plus limitées. Je ne sais pas si c’est tout le temps le cas, mais je n’ai jamais vu de wagon-restaurant à bord. Faites-bien vos provisions de nourriture et boissons avant de monter à bord. Il y a bien quelques vendeurs ambulants lors des arrêts en gare, mais parfois pas grand-chose…
  • Les possibilités de rencontres de russes anglophones ou d’autres touristes à bord sont quasi nulles. Si vous ne parlez pas russe, le temps risque d’être un peu long… Prévoyez un bon livre!

Etape à Komsomolsk-sur-l’Amour sur les bords du fleuve Amour

La statue de Lénine à Komsomolsk-sur-l’Amour

Pour avoir échangé sur le sujet avec quelques voyageurs, je crois que le point de vue sur Komsomolsk-sur-l’Amour diffère grandement en fonction de là où on arrive. Si on vient de Vladivostok et Khabarovsk (comme je l’ai fait), on est forcément déçu… Par contre, si on arrive de Severobaïkalsk et de Tynda, c’est une très belle surprise… C’est très subjectif d’aimer une ville ou non en voyage de toutes manières.

La ville a été construite par des travailleurs du goulag et des volontaires des jeunesses communistes, Komsomols, d’où son nom, Komsomolsk-sur-l’Amour. L’Amour, c’est un des plus grands fleuves de Russie. Long de plus de 4000km, il matérialise la frontière avec la Chine sur 1600km et se jette dans l’océan Pacifique, face à l’île de Sakhaline. Son nom « Amour » n’a aucune origine romantique: il reflète juste phonétiquement son nom russe « Амур », qui proviendrait d’un terme bouriate signifiant « boueux ». De quoi casser un mythe… En fin d’automne, les bords de l’Amour sont un peu déserts en tout cas. On en profite sûrement mieux à la belle saison. L’été on peut faire de petites croisières fluviales au départ de Komsomolsk-sur-l’Amour.

Komsomolsk-sur-l’Amour est en tout cas une ville soviétique bien dans son jus, avec de nombreuses fresques de mosaïque qui ornent certains immeubles et usines. Les monuments commémoratifs exaltent le souvenir de la Seconde Guerre mondiale et du patriotisme.

Etape à Tynda au milieu de nulle part en Sibérie

Tynda est un peu considérée comme « la capitale du BAM ». C’est là que s’est installée la direction de la ligne ferroviaire en 1974. On peut y visiter le musée du BAM, consacré à l’histoire de ce train emblématique. C’est un petit musée remplit de photos et de vestiges ferroviaires, mais par contre, aucune explications en anglais. J’ai eu la chance de pouvoir le visiter avec un russe anglophone, mais ils sont peu nombreux dans cette partie de la Russie.

Comme les autres arrêts du BAM, Severobaïkalsk et Komsomolsk-sur-l’Amour, Tynda est une ville soviétique laide et sans charme, où les grandes barres d’immeubles inhumaines donnent envie de noyer son désespoir dans quelques verres de vodka. Pourtant c’est une étape que j’ai bien aimé. Sans doute parce que j’y ai fait du couchsurfing (un site internet d’hébergement gratuit chez l’habitant) chez un jeune russe très sympa et que c’était probablement la meilleure manière de découvrir l’endroit. Mais aussi parce que rarement auparavant j’ai autant eu le sentiment d’être au milieu de nulle part. On est presque pris de vertige quand on regarde la carte et qu’on réalise à quel point on est isolé. Mais pourquoi diable y a t’il des gens qui vivent dans un endroit pareil, avec un climat aussi hostile?

Une des particularités de Tynda, c’est que la Corée du Nord y avait installé des camps de travail il y a quelques années. La Russie avait besoin de main d’œuvre pour exploiter les ressources forestières. On trouve quelques infos sur internet sur ce sujet, notamment cet article du Monde Diplomatique ou ces séries de vidéos réalisées par Shane Smith, le président de Vice. Aujourd’hui ils sont désaffectés suite aux sanctions décidées par les Nations Unies contre le programme nucléaire nord-coréen. Lors de mon voyage (fin 2018), c’était possible d’aller voir les baraquements des anciens camps à la sortie de Tynda. J’y ai trouvé des journaux nord-coréens datant de 2015… Difficile de savoir ce qu’il en reste aujourd’hui. Faire de l’urbex dans des anciens camps de travail nord-coréens est une expérience assez peu commune en tout cas.

Etape à Severobaïkalsk le long du lac Baïkal

Severobaïkalsk est également une ancienne cité-dortoir pour les ouvriers des chemins de fer du BAM. La ville en elle-même est affreuse, mais son grand avantage est qu’elle permet de découvrir le nord du lac Baïkal, encore plus sauvage que le sud.

La randonnée à faire au départ de Severobaïkalsk, c’est d’aller jusqu’au village de Baïkalskoe, un joli petit bourg de pêcheurs sur les bords du lac avec des maisons en bois traditionnelles. Par contre, il faut savoir que les chemins de randonnée sur cette partie du Baïkal sont peu entretenus et mal balisés. C’est l’inconvénient des zones très peu touristiques. Quand on voyage « hors des sentiers battus », cela peut être compliqué parfois…

Au départ de Severobaïkalsk, il faut prendre un taxi collectif, une marshroutka, qui peut vous déposer à proximité du camp de vacances Echo, sur les bords du lac. Ensuite, la randonnée fait normalement 18km jusqu’à Baïkalskoe, mais on s’est perdus plusieurs fois et au final, nous avons marché 28km. On pourrait croire que le trajet est facile car il longe les bords du lac, mais en fait, il y a de nombreuses zones avec des falaises escarpées qu’il faut éviter.

Ce n’est pas une randonnée que je conseillerais en solo en tout cas, surtout à cette saison où les températures sont déjà assez froide (entre 0 et 5°C). Si c’était à refaire, je choisirais de partir avec un guide. C’est beaucoup plus sûr et moins galère. Pour le retour à Severobaïkalsk, c’est possible de prendre une marshroutka à Baïkalskoe (les horaires sont fixes, renseignez-vous avant).

Baïkalskoe est un tout petit village traditionnel. Il ne faut pas espérer y trouver un café ou un petit restaurant pour reprendre des forces en arrivant. Nous avons eu la chance d’être invités à boire le thé et manger des feuilletés de poisson chez une vieille dame du village. Dans les endroits reculés, la générosité des habitants est souvent sans égale.

Le nord du lac Baïkal est assez réputé pour la présence de sources chaudes. La plus facile d’accès depuis Severobaïkalsk, c’est celle du village de Goudjekit, à environ 50km. Pour y accéder, pareil que pour Baïkalskoe, il faut prendre une marshroutka devant la gare. L’expérience est insolite, mais les infrastructures sur place sont très sommaires. On regrette de ne pas profiter de la belle vue sur les montagnes enneigées quand on se baigne, car de grandes palissades vertes entourent les bains.

En savoir plus pour organiser le voyage

Pour organiser ce voyage, je vous conseille d’acheter le Lonely Planet Transsibérien, qui comporte un chapitre assez détaillé sur la portion Baïkal-Amour. C’est le seul guide à proposer autant d’informations en français sur ce parcours peu fréquenté par les voyageurs. Il recommande d’ailleurs pas mal de petites agences et guides locaux qui pourront vous organiser des randonnées et excursions dans ces zones isolées où il est difficile de se débrouiller seul.

Ne partez pas sans un guide de conversation en russe, indispensable pour pouvoir communiquer si vous ne maitrisez pas la langue. C’est aussi une bonne idée d’apprendre quelques notions de russe avant le départ. Pour ma part, j’ai utilisé Babbel à plusieurs reprises avant mes différents voyages en Russie. Vous pouvez jeter un œil à ma sélection des meilleures applications de cours de langue étrangère.

Où dormir: les possibilités d’hébergement dans les villes étapes du BAM ne sont pas très nombreuses. D’habitude en voyage, j’utilise beaucoup le site Booking pour faire mes réservations, mais sur cette destination, j’ai été assez déçue. Les hôtels proposés ne sont pas vraiment adaptés aux touristes étrangers. Je vous conseille plutôt de contacter en direct les adresses fournies dans le Lonely Planet, avec des hébergements qui sont plus habitués à recevoir des internationaux. Sinon le couchsurfing est une super option dans ces contrées reculées. Il y a peu d’hôtes disponibles, mais ils sont tellement contents de recevoir des étrangers chez eux qu’ils se plient en quatre pour vous faire découvrir la région!

A lire aussi: pour compléter, je vous invite à consulter les différents articles que j’ai publié sur mon blog suite à mes voyages en Russie.

Voyager avec une agence: si vous ne voulez pas tout organiser vous-même, vous pouvez demander un devis gratuit à Evaneos, qui propose notamment des formules individuelles à la carte pour le transsibérien.

7 commentaires pour “Voyage en train à bord du Baïkal-Amour, l’autre transsibérien”

  1. Ce voyage fait rêver malgré les étapes parfois bien froides 🙂
    Tynda… tes photos me donne froid dans le dos! Ces immeubles… ça fait peur à voir, et à imaginer.

    Merci ton récit très chouette 🙂



  2. Gilles DELLA GUARDIA

    Répondre

    Merci beaucoup pour votre relation précise et sans préjugés de votre voyage dans ce véritable bout du monde. D’avoir à se souvenir en permanence des quantités immenses de souffrances et malheurs accumulés pour construire tout cela, doit certainement peser lourdement sur le plaisir de la découverte… Merci.


  3. Bonjour, j’ai peu d’occasion de voyager ( papa de 5 enfants, une toute autre aventure) Mais à travers ton blog cela me permet de rêver et je t’en remercie


  4. Grâce à votre blog bien commenté on peu se faire une idée plus précise de cette lointaine contrée que j’ai pu admirer par le hublot d’un vol Tokyo- Paris par une nuit illuminée par la lune (ou le soleil)??? Spectacle à la fois magnifique et un peu effrayant…..et le livre de Sylvain Tesson Y aller seul cela me tente depuis longtemps mais ça me semble en effet impossible
    surtout sans maitriser le russe Mais en voyage « organisé » pourquoi pas ? Merci en tout cas de partager votre expérience


  5. Ahhh j’imaginais le grand luxe à l’intérieur de ces trains ! (en première classe c’est peut-être comme dans mes rêves )
    Sinon super article !


    • Sarah

      Répondre

      ah non c’est pas luxe du tout! même en première… on a juste un compartiment avec deux couchettes. mais c’est même standing que le reste du train en fait.


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